Une chimère de cristal
(Ecrit par Michèle Obadia-Blandin)
Assise dans sa cuisine, Alice grignote des biscottes recouvertes d’îlots de confiture d‘abricots. La douceur craquante et orangée au creux de son
palais contraste avec la froide lumière de la pièce. À travers les rideaux de la fenêtre, la végétation dénudée annonce l’hiver. La radio égrène un chapelet d’informations moroses. Alice écoute
silencieusement. Presque religieusement, ses mains tel un nid autour du mug. Les volutes de fumée qui s’en échappent, dégagent un parfum de café fraîchement torréfié. Balayant la pièce d’un
regard gris, ses yeux s’ancrent sur les aiguilles de la pendule murale. Il est presque huit heures.
Se levant promptement, elle s’approche du poste de radio posé sur le plan de travail. Prêts à tourner le bouton en position « Off », ses doigts restent en l’air, tels des funambules en équilibre.
Immobile, silencieuse, elle est suspendue aux paroles au chroniqueur :
« … Je ne sais pas pourquoi, je repensais à ce type endormi sur une grille d’aération, en apprenant que les restos du cœur ouvraient pour la vingt-deuxième année. Vingt-deux ans déjà ! Cette
année encore, on verra un beau spectacle à la télé où des chanteurs, de la compassion plein les yeux viendront dire à des pauvres qu’il faut donner à de plus pauvres. Qu’en penserait Coluche
aujourd’hui, si… »
Les yeux embués, Alice ne perçoit plus que des bribes évaporées dans une bulle de coton. La gorge et l’estomac noués, une vague de sensations qu’elle croyait enfouies à tout jamais la submerge.
1984, Coluche … le passé rejaillit à la surface. Les images du film débuté vingt-deux ans auparavant défilent au ralenti.
***
Alice avait à peine 27 ans.
Célibataire, ce petit bout de femme, aux boucles dorées et yeux bleus malicieux privilégiait alors sa profession à une vie amoureuse plutôt fade.
Après un cursus d’ingénieur chimiste, elle baignait dans le monde du travail depuis deux ans. Affectée à l’unité de fabrication de puces électroniques d’une multinationale implantée près de Nice,
l’essentiel de ses activités avait lieu en « salle blanche ». L’accès de cette enceinte stérile représentait un périple en lui-même. Une « tenue correcte » composée d’une combinaison, cagoule,
masque, lunettes, gants, bottes, était exigée. Dès le franchissement du sas, un univers exempt de poussières s’ouvrait sur un dédale de couloirs éclairés de néons criards. Engoncés dans ces
carapaces de nylon, les scaphandriers des temps modernes, arpentaient sans grâce les différentes parties du local. La zone des acides était le repaire d’Alice qui passait ses journées à en
respirer les émanations toxiques. Car bizarrement, dans ce paradis blanc, toutes les précautions ne visaient pas à protéger les humains, mais les précieuses rondelles de silicium, berceau des
futurs circuits intégrés.
Hors de la salle, Alice analysait les résultats des expériences et rédigeait ses rapports dans le bureau qu’elle partageait avec Christophe. Embauché depuis peu en qualité de chimiste dans
l’unité, ce dernier s’était aussitôt révélé très brillant. Avec des mots choisis et un talent d’orateur certain, il pouvait démontrer et faire croire à son auditoire que la Terre était plate ou
bien cubique. Les réunions de travail se concluaient toujours sur l’adoption de ses idées. Son professionnalisme et ainsi que son charisme n’étaient pas passés inaperçus auprès de la hiérarchie
qui l’avait sélectionné pour faire partie de l’élite.
Au niveau personnel, Christophe : 27 ans, marié et père de trois petites filles, paraissait également comblé. Doté d’un physique attrayant, il dominait du haut de son mètre quatre-vingt-cinq une
silhouette longiligne et un visage aux traits raffinés ponctués de vifs yeux noisette. L’archétype du « gendre idéal », en quelque sorte !
Hormis leurs études, Alice et Christophe avaient deux passions en commun : la montagne et l’art sous toutes ses formes : musique, peinture, littérature, cinéma, etc. Au fil des mois, leur
complicité s’était tissée imperceptiblement. Parfois un simple coup d’œil suffisait. Ils étaient liés par une amitié sincère et sans ambiguïté. La morale et l’éducation d’Alice étaient
intransigeantes : on ne « touchait » pas à un homme marié, aussi charmant et attirant fût-il. Quant à Christophe, cela semblait clair. Quand il parlait de sa femme Lucille, c’était toujours avec
beaucoup de respect et d’amour.
Un soir de printemps, à l’aube d’un de ces week-ends bénis après cinq journées de travail dans une atmosphère confinée, les deux amis étaient dans leur bureau et s’apprêtaient à partir.
Christophe s’adressa alors à Alice :
Qu’est ce que tu fais ce week-end ?
Je ne sais pas encore. J’ai du ménage à faire. Mon appart ressemble à un bazar sans nom. Peut-être demain soir, j’irai au ciné avec mon amie Cathy. J’ai bien envie d’aller voir « La route des
Indes » de David Lean. Tu l’as vu ?
Comme Christophe, le regard dans le vague, ne répondait pas, Alice reprit, sur un ton enjoué :
Ohé ? Il y a quelqu’un ? Alors ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
Oh pas grand-chose ! Ma femme est juste partie en week-end rejoindre son amant…
Sur ces mots, Alice éclata spontanément d’un rire sonore. Sacré Chris ! Toujours aussi pince-sans-rire, avait-elle alors songé. Mais, les yeux humides, il prononça à mi-voix :
Non, je t’assure. C’est vrai. Lucille est réellement partie ce matin.
Alice s’arrêta net et aurait voulu se cacher dans le premier trou de souris à portée de vue. Sur un ton très doux, elle reprit :
Chris, je suis sincèrement désolée. Je croyais que tu… Enfin… Tu veux qu’on en parle ?
Ils décidèrent de passer la soirée ensemble. Au cours du dîner dans un restaurant végétarien du port d’Antibes, Christophe s’épancha, détaillant sa lente descente aux enfers, indétectable aux
yeux de tous. Le vernis de sa vie trop lisse commençait à s’effriter. Alice l’écouta patiemment. C’était le seul réconfort qu’elle pouvait lui apporter alors. Vers minuit, ils se quittèrent sur
ces mots :
Allez, courage Chris ! Lucille va bientôt revenir. Ce n’est qu’un mauvais moment. Tout va rentrer dans l’ordre, bientôt. J’en suis convaincue. Bon week-end. Appelle-moi si tu as un coup de blues.
À lundi…
Merci, Alice. Courage à toi aussi. À lundi…
À partir de cette soirée, rien ne fut plus jamais pareil. Dans les semaines qui suivirent, rien ne semblait avoir changé. En apparence seulement car les coups d’œil complices se firent plus
insistants. Paradoxalement leur amitié s’en trouva fragilisée. Un intrus, tel un char d’assaut écrasant tout sur son passage, avait bousculé les convictions et principes les plus profondément
enracinés. Encore discret, on le devinait en filigrane. Mais ce Diable d’amour avait franchi la porte, et s’était immiscé au creux de l’amitié.
Alice se plaisait à imaginer qu’un lien différent pût se tisser entre eux. Hasard de la vie. À cette époque, elle écoutait souvent l’émission de Coluche à la radio. Une des citations du clown
sensible aux allures de grossier, résonnait particulièrement : « L’amitié finit parfois en amour, mais rarement l’amour en amitié »…
De son côté Christophe avait repris une vie conjugale normale avec Lucille. Il parlait parfois de l’intendance de la maison et de leurs filles. Mais plus jamais, le mot « Amour » ne s’insinuait
sur ses lèvres au sourire affadi. Il se forçait à sauver les apparences. Mais, le coeur n’y était pas … n’y était plus. Plus heureux au travail qu’à la maison, les week-ends étaient un enfer
interminable et chaque lundi une bénédiction. Il recroisait enfin le regard de Alice… Pourtant il ne s’était encore rien passé. Du moins pas dans la réalité car sa tête et son cœur bouillonnaient
tel un volcan.
La fin de l’été accéléra soudainement les « choses ».
Au cours des vacances, Christophe, excédé par la pesante atmosphère familiale, écrivit à Alice. Plusieurs lettres pleines de charme et de romantisme révélaient ses sentiments impétueux. Dès son
retour, il lui fit parvenir les missives d’une étrange manière. À l’époque, les mails électroniques n’existaient pas. Le casier à courrier, près du secrétariat, servit de messager.
Le soir même, Alice découvrit dans une grande enveloppe couleur bistre, une dizaine de lettres où les mots s’offraient au stylo plume sur du vrai papier. Dès le lendemain, elle lui répondit. En
phase. L’échange continua et s’intensifia. Le casier ne chômait pas. Une lettre, deux, trois !… Adjugé ! L’amour avait pris son envol sur la pointe des plumes.
« Un beau jour ou peut-être une nuit » d’automne, ils franchirent l’étape ultime, celle de la vraie vie. Des milliers de fois, l’amour avait hanté leurs têtes et leurs cœurs. Ce n’était plus un
fantasme, il était enfin là. Réellement…
Ils vécurent une relation passionnelle et fusionnelle pendant les deux années qui suivirent. Tacitement, ils ne parlaient jamais d’avenir. Alice tenait trop à son « Cristal », ainsi qu’elle le
surnommait pour le contraindre et risquer de le perdre. Secrètement, elle conservait l’espoir d’une vie commune.
En juin 1986, juste avant l’été, alors que rien ne le laissait présager, Christophe annonça son départ de la région. Hasard de la vie, le même jour, Coluche se tuait. « C’est l’histoire d’un mec
qui meurt… », avaient titré les journaux. Pour Alice aussi, une part de vie mourait.
Christophe déménagea et partit avec sa famille dans l’Aude, puis en Alsace où il devint patron de société. Une belle progression pour cet ambitieux. Ils continuèrent à entretenir une
correspondance assidue, les courriels se substituant aux lettres, devenues denrées rares. Quand leurs disponibilités respectives le permettaient, les amants se rejoignaient pour une nuit à Paris,
Toulouse, Londres ou Bruxelles.
Le temps a fait son œuvre usante. Les rencontres aux quatre coins de la Terre, se sont espacées au point de disparaître totalement. Aujourd’hui, ils ne sont plus amants depuis des années et ne
pourront plus jamais être amis. Sans nouvelle depuis trop longtemps, Alice craint de le contacter. Est-il seulement encore vivant ? De cette histoire, au goût d’inachevé, il ne lui reste que le
souvenir d’une chimère de cristal, fantôme brillant, fragile et insaisissable qui a hanté sa vie sans jamais la remplir.
***
« … Merci Guy pour cet hommage à Coluche, clown au grand cœur… »
Une petite musique cristalline annonce le journal de huit heures. Dans sa cuisine, Alice semble statufiée, hors du temps. Vingt-deux ans compressés en cinq petites minutes. Sa main se pose sur le
poste de radio qui finalement se tait.
Une dernière touche de blush et de brillant à lèvres avant de partir. Exceptionnellement, Alice sera en retard aujourd’hui à l’usine de puces où elle occupe à présent le poste de chef de
département. Dans la voiture, un sentiment de gâchis l’envahit. Sa vie ? À quoi a-t-elle servi ? Enfermée dans une existence quasi monacale, ses activités se résument à : boulot, boulot, boulot
et encore boulot ! Tous ses amis sont mariés avec des enfants. Elle, la « célibattante », vieille fille sur les bords, se sent souvent décalée. L’amour ? Elle n’y songe plus … sauf quand la
réalité la rattrape comme ce matin. Et la douleur est toujours intense. Aussi préfère t-elle s’anesthésier en s’assommant de travail. Que faire pour changer ? À la radio, Jacques Brel chante «
Quand on n’a que l’amour… ». Une vague de frissons court le long de sa colonne vertébrale. Sur la route sinueuse, la lumière du jour est encore blafarde. Le téléphone portable sonne. Sans doute
son boss qui s’impatiente, songe t-elle en activant l’oreillette. À l’autre bout du fil invisible, une voix profonde aux intonations presque oubliées … Christophe.







Commentaires