Acteplume

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                             Une chimère de cristal

                     (Ecrit par Michèle Obadia-Blandin)

 

 

 

Assise dans sa cuisine, Alice grignote des biscottes recouvertes d’îlots de confiture d‘abricots. La douceur craquante et orangée au creux de son palais contraste avec la froide lumière de la pièce. À travers les rideaux de la fenêtre, la végétation dénudée annonce l’hiver. La radio égrène un chapelet d’informations moroses. Alice écoute silencieusement. Presque religieusement, ses mains tel un nid autour du mug. Les volutes de fumée qui s’en échappent, dégagent un parfum de café fraîchement torréfié. Balayant la pièce d’un regard gris, ses yeux s’ancrent sur les aiguilles de la pendule murale. Il est presque huit heures.


Se levant promptement, elle s’approche du poste de radio posé sur le plan de travail. Prêts à tourner le bouton en position « Off », ses doigts restent en l’air, tels des funambules en équilibre. Immobile, silencieuse, elle est suspendue aux paroles au chroniqueur :


« … Je ne sais pas pourquoi, je repensais à ce type endormi sur une grille d’aération, en apprenant que les restos du cœur ouvraient pour la vingt-deuxième année. Vingt-deux ans déjà ! Cette année encore, on verra un beau spectacle à la télé où des chanteurs, de la compassion plein les yeux viendront dire à des pauvres qu’il faut donner à de plus pauvres. Qu’en penserait Coluche aujourd’hui, si… »


Les yeux embués, Alice ne perçoit plus que des bribes évaporées dans une bulle de coton. La gorge et l’estomac noués, une vague de sensations qu’elle croyait enfouies à tout jamais la submerge. 1984, Coluche … le passé rejaillit à la surface. Les images du film débuté vingt-deux ans auparavant défilent au ralenti.


***


Alice avait à peine 27 ans.

Célibataire, ce petit bout de femme, aux boucles dorées et yeux bleus malicieux privilégiait alors sa profession à une vie amoureuse plutôt fade.


Après un cursus d’ingénieur chimiste, elle baignait dans le monde du travail depuis deux ans. Affectée à l’unité de fabrication de puces électroniques d’une multinationale implantée près de Nice, l’essentiel de ses activités avait lieu en « salle blanche ». L’accès de cette enceinte stérile représentait un périple en lui-même. Une « tenue correcte » composée d’une combinaison, cagoule, masque, lunettes, gants, bottes, était exigée. Dès le franchissement du sas, un univers exempt de poussières s’ouvrait sur un dédale de couloirs éclairés de néons criards. Engoncés dans ces carapaces de nylon, les scaphandriers des temps modernes, arpentaient sans grâce les différentes parties du local. La zone des acides était le repaire d’Alice qui passait ses journées à en respirer les émanations toxiques. Car bizarrement, dans ce paradis blanc, toutes les précautions ne visaient pas à protéger les humains, mais les précieuses rondelles de silicium, berceau des futurs circuits intégrés.


Hors de la salle, Alice analysait les résultats des expériences et rédigeait ses rapports dans le bureau qu’elle partageait avec Christophe. Embauché depuis peu en qualité de chimiste dans l’unité, ce dernier s’était aussitôt révélé très brillant. Avec des mots choisis et un talent d’orateur certain, il pouvait démontrer et faire croire à son auditoire que la Terre était plate ou bien cubique. Les réunions de travail se concluaient toujours sur l’adoption de ses idées. Son professionnalisme et ainsi que son charisme n’étaient pas passés inaperçus auprès de la hiérarchie qui l’avait sélectionné pour faire partie de l’élite.


Au niveau personnel, Christophe : 27 ans, marié et père de trois petites filles, paraissait également comblé. Doté d’un physique attrayant, il dominait du haut de son mètre quatre-vingt-cinq une silhouette longiligne et un visage aux traits raffinés ponctués de vifs yeux noisette. L’archétype du « gendre idéal », en quelque sorte !


Hormis leurs études, Alice et Christophe avaient deux passions en commun : la montagne et l’art sous toutes ses formes : musique, peinture, littérature, cinéma, etc. Au fil des mois, leur complicité s’était tissée imperceptiblement. Parfois un simple coup d’œil suffisait. Ils étaient liés par une amitié sincère et sans ambiguïté. La morale et l’éducation d’Alice étaient intransigeantes : on ne « touchait » pas à un homme marié, aussi charmant et attirant fût-il. Quant à Christophe, cela semblait clair. Quand il parlait de sa femme Lucille, c’était toujours avec beaucoup de respect et d’amour.


Un soir de printemps, à l’aube d’un de ces week-ends bénis après cinq journées de travail dans une atmosphère confinée, les deux amis étaient dans leur bureau et s’apprêtaient à partir. Christophe s’adressa alors à Alice :

Qu’est ce que tu fais ce week-end ?
Je ne sais pas encore. J’ai du ménage à faire. Mon appart ressemble à un bazar sans nom. Peut-être demain soir, j’irai au ciné avec mon amie Cathy. J’ai bien envie d’aller voir « La route des Indes » de David Lean. Tu l’as vu ?
Comme Christophe, le regard dans le vague, ne répondait pas, Alice reprit, sur un ton enjoué :

Ohé ? Il y a quelqu’un ? Alors ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
Oh pas grand-chose ! Ma femme est juste partie en week-end rejoindre son amant…
Sur ces mots, Alice éclata spontanément d’un rire sonore. Sacré Chris ! Toujours aussi pince-sans-rire, avait-elle alors songé. Mais, les yeux humides, il prononça à mi-voix :

Non, je t’assure. C’est vrai. Lucille est réellement partie ce matin.
Alice s’arrêta net et aurait voulu se cacher dans le premier trou de souris à portée de vue. Sur un ton très doux, elle reprit :

Chris, je suis sincèrement désolée. Je croyais que tu… Enfin… Tu veux qu’on en parle ?


Ils décidèrent de passer la soirée ensemble. Au cours du dîner dans un restaurant végétarien du port d’Antibes, Christophe s’épancha, détaillant sa lente descente aux enfers, indétectable aux yeux de tous. Le vernis de sa vie trop lisse commençait à s’effriter. Alice l’écouta patiemment. C’était le seul réconfort qu’elle pouvait lui apporter alors. Vers minuit, ils se quittèrent sur ces mots :

Allez, courage Chris ! Lucille va bientôt revenir. Ce n’est qu’un mauvais moment. Tout va rentrer dans l’ordre, bientôt. J’en suis convaincue. Bon week-end. Appelle-moi si tu as un coup de blues. À lundi…
Merci, Alice. Courage à toi aussi. À lundi…


À partir de cette soirée, rien ne fut plus jamais pareil. Dans les semaines qui suivirent, rien ne semblait avoir changé. En apparence seulement car les coups d’œil complices se firent plus insistants. Paradoxalement leur amitié s’en trouva fragilisée. Un intrus, tel un char d’assaut écrasant tout sur son passage, avait bousculé les convictions et principes les plus profondément enracinés. Encore discret, on le devinait en filigrane. Mais ce Diable d’amour avait franchi la porte, et s’était immiscé au creux de l’amitié.


Alice se plaisait à imaginer qu’un lien différent pût se tisser entre eux. Hasard de la vie. À cette époque, elle écoutait souvent l’émission de Coluche à la radio. Une des citations du clown sensible aux allures de grossier, résonnait particulièrement : « L’amitié finit parfois en amour, mais rarement l’amour en amitié »…


De son côté Christophe avait repris une vie conjugale normale avec Lucille. Il parlait parfois de l’intendance de la maison et de leurs filles. Mais plus jamais, le mot « Amour » ne s’insinuait sur ses lèvres au sourire affadi. Il se forçait à sauver les apparences. Mais, le coeur n’y était pas … n’y était plus. Plus heureux au travail qu’à la maison, les week-ends étaient un enfer interminable et chaque lundi une bénédiction. Il recroisait enfin le regard de Alice… Pourtant il ne s’était encore rien passé. Du moins pas dans la réalité car sa tête et son cœur bouillonnaient tel un volcan.


La fin de l’été accéléra soudainement les « choses ».

Au cours des vacances, Christophe, excédé par la pesante atmosphère familiale, écrivit à Alice. Plusieurs lettres pleines de charme et de romantisme révélaient ses sentiments impétueux. Dès son retour, il lui fit parvenir les missives d’une étrange manière. À l’époque, les mails électroniques n’existaient pas. Le casier à courrier, près du secrétariat, servit de messager.


Le soir même, Alice découvrit dans une grande enveloppe couleur bistre, une dizaine de lettres où les mots s’offraient au stylo plume sur du vrai papier. Dès le lendemain, elle lui répondit. En phase. L’échange continua et s’intensifia. Le casier ne chômait pas. Une lettre, deux, trois !… Adjugé ! L’amour avait pris son envol sur la pointe des plumes.


« Un beau jour ou peut-être une nuit » d’automne, ils franchirent l’étape ultime, celle de la vraie vie. Des milliers de fois, l’amour avait hanté leurs têtes et leurs cœurs. Ce n’était plus un fantasme, il était enfin là. Réellement…


Ils vécurent une relation passionnelle et fusionnelle pendant les deux années qui suivirent. Tacitement, ils ne parlaient jamais d’avenir. Alice tenait trop à son « Cristal », ainsi qu’elle le surnommait pour le contraindre et risquer de le perdre. Secrètement, elle conservait l’espoir d’une vie commune.


En juin 1986, juste avant l’été, alors que rien ne le laissait présager, Christophe annonça son départ de la région. Hasard de la vie, le même jour, Coluche se tuait. « C’est l’histoire d’un mec qui meurt… », avaient titré les journaux. Pour Alice aussi, une part de vie mourait.


Christophe déménagea et partit avec sa famille dans l’Aude, puis en Alsace où il devint patron de société. Une belle progression pour cet ambitieux. Ils continuèrent à entretenir une correspondance assidue, les courriels se substituant aux lettres, devenues denrées rares. Quand leurs disponibilités respectives le permettaient, les amants se rejoignaient pour une nuit à Paris, Toulouse, Londres ou Bruxelles.


Le temps a fait son œuvre usante. Les rencontres aux quatre coins de la Terre, se sont espacées au point de disparaître totalement. Aujourd’hui, ils ne sont plus amants depuis des années et ne pourront plus jamais être amis. Sans nouvelle depuis trop longtemps, Alice craint de le contacter. Est-il seulement encore vivant ? De cette histoire, au goût d’inachevé, il ne lui reste que le souvenir d’une chimère de cristal, fantôme brillant, fragile et insaisissable qui a hanté sa vie sans jamais la remplir.


***


« … Merci Guy pour cet hommage à Coluche, clown au grand cœur… »


Une petite musique cristalline annonce le journal de huit heures. Dans sa cuisine, Alice semble statufiée, hors du temps. Vingt-deux ans compressés en cinq petites minutes. Sa main se pose sur le poste de radio qui finalement se tait.


Une dernière touche de blush et de brillant à lèvres avant de partir. Exceptionnellement, Alice sera en retard aujourd’hui à l’usine de puces où elle occupe à présent le poste de chef de département. Dans la voiture, un sentiment de gâchis l’envahit. Sa vie ? À quoi a-t-elle servi ? Enfermée dans une existence quasi monacale, ses activités se résument à : boulot, boulot, boulot et encore boulot ! Tous ses amis sont mariés avec des enfants. Elle, la « célibattante », vieille fille sur les bords, se sent souvent décalée. L’amour ? Elle n’y songe plus … sauf quand la réalité la rattrape comme ce matin. Et la douleur est toujours intense. Aussi préfère t-elle s’anesthésier en s’assommant de travail. Que faire pour changer ? À la radio, Jacques Brel chante « Quand on n’a que l’amour… ». Une vague de frissons court le long de sa colonne vertébrale. Sur la route sinueuse, la lumière du jour est encore blafarde. Le téléphone portable sonne. Sans doute son boss qui s’impatiente, songe t-elle en activant l’oreillette. À l’autre bout du fil invisible, une voix profonde aux intonations presque oubliées … Christophe.

par Cath, Cathouche publié dans : Mes invité(e)s. Pour accueillir vos textes ! ajouter un commentaire commentaires (5)   
 
    J'écris. Un homme vient de loin dans mon histoire, dicte mes mots, commande mes phrases, au-delà de ma volonté.
 
  Les femmes qui écrivent vivent dangereusement. Un livre, me fait prendre conscience de ce qui dirige une plume.
 
  Tu es mon Barrage contre le Pacifique/ Les yeux verts/ L'Amant/ Les yeux bleus, cheveux noirs/ L'Amant de La Chine du Nord/ Ecrire/ C'est tout.
 
  Tu es mon syndrome Marguerite Duras.
 
  Des mots cassés, classés, crachés, crashés, cachés, claqués, caftés. Caressés. Entre les virgules tu es cette Nouvelle Terrible, à peine terminée, déjà recommencée.
 
  Des initiales. Je suis celle qui te voudrait en Nom Tactile, tu donnes un Non Tacite.
 
  Deux lettres entre deux points. En majuscules.
 
  Tu es ma Tour Nacre, Tableau Nouveau sans cesse, Nuage Tendre.
Le Temps Noué, le Noeud Tissé, tu ne te souviens pas je t'apprendrai, Nylon Tenseur, je ne veux pas perdre, écrire ensemble, prête-moi ta plume pour écrire. Ce clair de lune, est-ce Nid Torride, cette chair de plume, est-ce Nuit Ténue, une nuit courte, je ne dors pas, je t'écris, entre deux virgules la phrase refuse le point. Je suis de tout coeur dans ma phrase.
 
  Un Numéro de Téléphone ?
 
  Tu es deux mille pages en ritournelle, une sarabande. Prête-moi ton âme. Donne-moi les mots nouveaux. J'offre des mots qui prennent, disent, ne mentent pas.
 
Tu es les yeux verts, je le sais, je ne suis rien, je le sais, tu es les bras qui m'entourent dans un couloir de lycée, un pull blanc torsadé, un souffle dans mon cou, une muse qui souffle dans ma tête, une séance de ciné, un film, Gandhi, des santiags, des yeux verts dans le noir, à dix-sept ans tu mesures un mètre quatre-vingt-deux, tu fais des stages de musique, tu vis là où je travaille aujourd'hui, tu joues à la scopa, au poker, mes voisins du dessous sont tes amis, mon épagneul breton te fait marrer, tu as les cheveux noirs je le sais, tu seras journaliste, enchanteras des guitares je le sais, je veux sentir ta musique, tu es ma Note Touchante, touchée.
 
Je ne suis rien je le sais mais je pourrais être.
 
Tu es le fil conducteur de tant d'histoires, de tant d'émoi, de tant de moi. Tu es ma clef USB qui déborde, je suis la corbeille vide de ta mémoire vive. Je le sais.
 
Mais toi tu es.
par Cath, Cathouche publié dans : micronouvelles ajouter un commentaire commentaires (2)   
 
 
 
  Ce matin, j'ai branché la radio. Je n'ai pas choisi la station.
Quelqu'un ici, mon mari sûrement, a programmé France Inter sur 90.9.

  Je suis une fille matinale.

  Dès sept heures j'ai écouté les informations traduites par Nicolas De Morand. C'est quelque chose de nouveau : je ne connais pas l'émission.

  Je ne sais pas d'où c'est parti mais je me suis surprise à rêver de conserve avec sa voix. J'ai rêvé en l'écoutant de la voix de cet autre Nicolas dans cette autre radio, Radio Chine International, dans laquelle hier encore je me plongeais.

  Nicolas dans tous mes rêves et mes airs fredonnés. Nicolas dans la chanson de Sylvie Vartan. Non ce n'est rien qu'une chanson qui revient quelquefois. Rien qu'un sourire en souvenir d'un garçon d'autrefois. Quand mes jours sont gris, qu'il neige sur ma vie, il revient dans ma mémoire. Au lycée (...) le soir il m'attendait, il souriait Nicolas.

  Je me suis autorisée à divaguer, le nez dans ma mélancolie, comme d'autres plongent la face dans un café. Ou un thé. Ou un jus de fruit. Un jus d'évasion.

  Le jour, ce n'est pas assez dire que je suis dans la lune.

  Heureusement, les élections présidentielles m'ont remise dans la réalité.

  Ce matin du 19 avril 2007, un jeudi, jour de Jupiter, à huit heures quarante, De Morand a invité Olivier Besancenot, candidat de la LCR, la Ligue Communiste Révolutionnaire.

  Une présentatrice dont je n'ai pas retenu le nom lui
a demandé :Vous revendiquez le droit à l'utopie ?

  Il a répondu : J'ai des rêves plein la tête mais la tête vissée sur les épaules.

  J'ai trouvé que c'était une belle pensée. J'ai imaginé que Nicolas apprécierait ces mots percutants s'il les entendait depuis sa Chine, ce qui était peu probable. Il dirait : Ce candidat est généreux. Tu sais Julie, tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes. Nous oui, encore un point commun à défaut de programme commun.

  Je répondrais qu'il est probable que ce choix, La Chine, ne soit pas fortuit. Je répondrais La Chine c'est loin mais pas tant que ça. J'ajouterais que le métier du candidat est facteur et qu'en pensant cela je pense aux hirondelles qui font le printemps, aux oiseaux voyageurs qui passent les frontières pour porter les nouvelles. A ces mots que j'écris. Je voudrais que tu les lises Nicolas.

  D'habitude ce sont les chansons qui me ramènent à lui, pas les émissions de France Inter.
Celle d'Aznavour, Comme ils disent, a eu tôt fait de devenir ma ritournelle. A ce garçon beau comme un dieu qui sans rien faire a mis le feu à ma mémoire.

  Les chansons, c'est comme les bouteilles à la mer. Et puis elles m'offrent une émotion particulière. Quelque chose de beau.

  Bien sûr, l'écriture continue sa route. Elle trace son chemin de tripes en moi, me prend au ventre encore, à l'instar de ce qui est important. Ca prend au ventre des femmes ce qui les fait vivre. Les enfants, l'amour d'un homme, l'art, la passion. L'univers tout entier prend au ventre des femmes.

  A huit heures cinquante cinq, j'ai couché sur le papier des mots qui s'enchaînent et parlent de Nicolas. Des mots maladroits ont fini à la poubelle. Papier froissé et mauvaises phrases quand je ne parvenais pas à dire ce qui de lui m'avait tant marquée.

  Pas sûr que j'y arrive.

  C'est difficile de donner une consistance à des images vieilles, des souvenirs si anciens qu'on ne sait plus dessiner les visages et les lieux dans sa tête. Alors on les invente. On passe de l'autobiographie à l'autofiction, pas dans le but de magnifier les instants, mais pour les faire vivre, même en faux. C'est compliqué.
On préfère le fantasme à la nostalgie.

  Lui c'est clair, ne garde rien dans sa mémoire de cette Julie Couleur qu'il aima bien à dix-sept ans.

  Je suis Julie. Il m'a fallu vingt ans pour faire de Nicolas le joueur de guitare une préoccupation, un habitant de ma tête.

  Alors, tout en apportant mon attention au débat politique, j'ai songé qu'un jour on pourrait lire mes mots à l'antenne.
Mes mots, message in a bottle, en traversée via les ondes.
 
  Voilà. Depuis neuf heures environ, mes idées tournent en rond. Elles dansent, dansent autour de cet homme qui transforme en salon mon âme, et les musiques s'entrechoquent, hoquètent et font des bulles. Champagne ...

  Dans ma cervelle se promène, un homme jeune, à peine sorti de l'adolescence. Il a vieilli depuis.

  A quoi ça tient les divagations ... C'est Proust, non, qui écrivait qu'Il vaut mieux rêver sa vie que souhaiter la vivre ?

  Cette phrase me plait.
  Allez savoir pourquoi.

  La radio avant neuf heures m'a invitée au voyage, un voyage tendre, aérien, léger. Un voyage amoureux ? Qui sait ...

  Il est quinze heures. Regardons de près : je n'ai rien oublié. Je n'ai pas oublié d'aimer.
par Cath, Cathouche publié dans : micronouvelles ajouter un commentaire commentaires (3)   

(Extrait de Et sans les mains te toucher, nouvelle retenue et publiée au concours
 La lampe de chevet 2007...)


J'ai pris ma valise et ma guitare. Voilà ce qu'il  dit. 

C'est bizarre, j'avais imaginé un départ dans ce genre-là. Quelque chose de bohème et d'impulsif dans sa personnalité.

Je les vois moi ses yeux verts, mi-colères mi-dépités. Je saisis son geste las, décidé. 
 
  Vieille valise noire, housse bleu nuit pour guitare rousse.
 
Qui l'a conduit à l'aéroport ? Pas elle puisque c'était fini. Un copain, ou personne.
 
Un bus alors. Ses grandes jambes ont avalé le marche-pieds. Il s'est assis pas loin du chauffeur, dos appuyé à la vitre, muscles du dos noués. Jeans usés et veste d'un roy triste. Avec des carreaux. Des baskets gris à gros lacets.
 
  Pourquoi laisse-t-on partir un si bel homme ? L'habitude fait ça, elle roule à son rythme, oublie la magie. On dit que ça s'appelle l'entropie. En sortir indemne ? Certainement pas ...
 
Il a gardé contre lui l'instrument. Et le paysage a défilé avant d'appartenir au passé. Ciel crayeux. Un sol de mousse à l'infini. Des arbres doux, des saules. Sûrement le nord-ouest.
 
 Il n'était pas nostalgique ou hésitant. C'est venu après l'incertitude. Et encore ...
 
  Derrière les mots qu'il dit, mots glanés, cueillis au hasard de mes récoltes sur le net, tant d'autres mots et tant d'histoires.
 
Sa vie l'a déposé en Chine. D'abord pour continuer son métier de journaliste. Observer les gens, les habitudes, prendre des images avec un gros appareil photo. Et puis peut-être a-t-il suivi une femme chinoise. Une belle femme brune rencontrée en France. Non, ça je n'y crois pas. Il est venu seul, avec sa valise noire et la guitare. Une gratte dont il ne s'est jamais servi pour appater les filles. Oui, ça j'en suis sure.  C'était pas son genre. Et c'était inutile. Il suffisait qu'il se pose, ici ou là, dans ses santiags et ses yeux doux, pour que les filles ...
 
  Bon, en même temps, ça fait bien vingt ans qu'on ne se connaît plus. Finalement, ce que je sais de lui, je l'imagine.
J'imagine un homme qui n'a rien à perdre et change de vie. J'imagine celui qui part à l'aventure comme on part au combat, en desespoir de cause et parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. J'imagine un garçon fatigué qui fait ses bagages. Dans sa valise, trois fois rien, un minimum. Deux jeans, des chaussettes, des caleçons, quelques pulls, des tee-shirts, un after-shave, un déo, le téléphone portable, un stylo et un bloc-note. Et surtout un énorme appareil photo.
 
C'est sa vie qui l'a conduit en Chine.
 
Du genre à laisser le hasard oeuvrer en somme. Pas de préméditation ni de regard en arrière. Une échappée colorée dans le gris d'un parcours devenu triste. Alors ce coeur gypsy va loin, le chagrin efface, trace à nouveau les lignes pleines du bonheur. A sa mesure. Au gré de sa partition. Alors au bout du monde il prend des photos, écrit des articles avec son stylo made in France, donne des concerts dans les night clubs et les bars. Parce qu'il a toujours aimé jouer dans les bars a-t-il confié dans une interview.
 
Je pense qu'il joue sa musique dans des salles joyeuses. Un criquet dans une cage chante à ses côtés. Un criquet porte-bonheur ?
Il a de nouveaux amis venus de mille pays tenter autre chose en Chine. Ils viennent l'écouter le soir. Et lui il joue, il joue sa musique tzigane et il y met tout son ventre, toute son âme artiste.
C'est comme ça qu'il se sent bien. Django et Duke dans la tête et partout.
 
  C'est comme ça qu'il se sent bien ...
 
Alors à son bout du monde à lui, devant l'ordi, j'écris pour y penser, et ...
 
C'est comme ça que je me sens bien ... 
par Cath, Cathouche publié dans : micronouvelles ajouter un commentaire commentaires (2)   
 
Hier, j'ai dressé l'inventaire.
 
Mes mots, couchés, installés dans le répertoire à spirales. Tu me l'avais offert pour que je n'oublie pas.
 
Ecris les mots qui te plaisent.
 
Rares, complexes, usuels, touchants. Bien serrés les uns contre les autres, je recompte : cinq mille.
 
Nous partîmes cinq mille ? Non, presque.
 
Sertis, protégés, choyés.
 
Verbes, adjectifs, noms.
 
Pas d'adverbe. Ca me saoule les adverbes, c'est trop lourd, c'est capiteux, et puis ça meuble, manque d'être précis, la plupart du temps.
L'adverbe est abscons. Vois-tu, il est un peu con, l'adverbe.
 
J'écris, je marche dans ton sillage.
 
Tout le jour, j'écris. Dresseuse de listes.
 
Liste de courses 1 : beurre, oeufs, pot de crème, galettes, légumes, pâtes, croquettes pour le chien, pour les chats aussi, stylos Pilot. Bleus les stylos.
 
Liste des courses 2 : Le 4, le 10, le 3, le 7, le 12. Quinté perdu. Bai le cheval sur lequel je misais. Il termine avant-dernier. Se peut-il qu'il fût  enchifrené, gêné dans son galop ?
 
Vois-tu, faire des listes c'est limite nul.
 
Hier, je ne sais plus pourquoi, j'ai songé que tu manquais à mes rires.
Je regardais ce mari familier  oeuvrer dans le jardin, caresser d'un revers de main le massif cespiteux, surveiller la taupe reine des tunnels. Je me suis souvenue. Tu aimais les mots et les notes et la gouache comme je les aime : par nécessité. J'ai su, car la mémoire n'est pas trompeuse, au milieu de quel bazar mon répertoire m'attendait. J'ai soufflé sur les grains gris de poussière, j'avas envie, une grosse envie, de grains de sable blond.
 
Des images anciennes, vraies, fausses, ont flotté dans ma tête. Le premier verbe à la page du F était Faseyer.Emma (tu te souviens d'Emma ?), m'en livrerait le sens. Moi, je me fiche de ce qu'il a à dire ce verbe. J'ai juste entendu sa musique. Au milieu de la page, j'ai dégoté Famélique. Dans la ligne de l'onglet du G c'est Gargouille qui clignotait. Je n'ai pas rendu visite au S. Je savais que ça débutait avec Sophisme.
 
Vois-tu, y'a rien de plus simple que le souvenir.
 
  Hier, je ne sais plus au nom de quoi, je me suis extraite de cette clinomanie dans laquelle, pas très belle mais aux mots dormants je m'étais engouffrée et je me suis mise à dactylographier les cinq mille mots, dans l'ordre alphabétique strict cette fois.
 
Mais par un prompt renfort nous nous vîmes cinq mille en arrivant au port. Ou presque.
 
A chacun j'ai associé de la couleur ou de la non couleur.
 
Cheval : marron
Cespiteux : vert
Faseyer : blanc, ou céruléen
Abscons : noir
Sophisme : bordeaux
Taupe : souris
Gargouille : grège
Famélique : translucide
Dactylographier : monochrome
Enchifrené : jaune
 
  Vois-tu, hier, tu m'as manqué.
 
  Peindras-tu demain ?
 
 

par Cath, Cathouche publié dans : textescourts ajouter un commentaire commentaires (3)   

Ce texte-là...

          

 

Sur une feuille...

 Ecrire est un acte d'amour, s'il ne l'est pas il n'est qu'écriture. (Jean Cocteau)

Je pourrais dire que ce n'est pas moi qui suis allé chercher cette idée, mais que c'est elle qui est venue me chercher. Un jour je l'ai trouvée sur moi et depuis ce moment-là, elle ne m'a plus quitté. (Roberto Benigni)

Quand une chose est belle, elle devient réelle. (Roberto Benigni)

On n'écrit rien en dehors de soi, ça n'existe pas. (Marguerite Duras)

Je voudrais mais je ce n'est pas sûr que j'écrive ce livre. C'est aléatoire.

(Marguerite Duras, C'est tout) 

S'il n'y a pas de musique dans les livres, il n'y a pas de livres. Ce qui veut dire que quatre-vingt-dix pour cent des livres ne sont pas des livres, mais des lectures, comme on lit le journal en prenant son bain. (Marguerite duras)

 

 

Traduire dans une autre langue ? C'est possible...


  

   

L'acte plume

L’acte plume n’est que toi, tout seul. Pour toi et parfois pour d’autres.

L’acte plume, c’est te poser, un moment, dans la folie ambiante, et oser le silence. Tout au bord de toi. Tu sais que tu vas te mettre en danger. Qu’en te retrouvant, tu risques de te perdre.

Le silence est celui qui t’anéantira de vide ou te propulsera ailleurs.  Il te sera, ou te fera violence. Te mettra à découvert. Sans un mot de celui-ci, tu resteras cloué sur place. Cette simple pensée te paralyse déjà. Mais trop de mots risquent aussi de te faire chuter.

Alors, tu guettes. Le premier frémissement. Celui qui te permettra l’envol.

Parfois, les vents sont favorables. Tu saisis alors des mots légers, des mots pleins de vie. Et t’envoles dans un grand éclat de rire. L’acte plume, c’est accepter le mot comme un cadeau cerf-volant et planer, armé d’un seul grand sourire.

Tu redoutes de voir apparaître les faux amis, ces doucereux, jolis mots. Tu sais que tu n’iras pas bien loin, avec eux. Il faudra donc te résoudre à ébouriffer le trop lissé. L’acte plume, c’est aussi savoir s’armer de patience, de vérité. Les mots réels, ceux qui te ressemblent, sans artifices, se cherchent pour mieux te trouver.

Celui que tu crains le plus, et pourtant le seul vrai voyage, aux issues incertaines, est l’acte plume aux forces dominantes. Il commence lorsqu’il fait noir. Qu’assaillis de mots fantômes, d’ombres, de spectres, les non-dits hurlent de souffrance. Avec eux, commence le combat. Entre toi et toi. A cause de qui, quoi ? Les causes seront tues. Tuées. Question de survie.

La plume est capricieuse. Rarement là où on l’attend. L’arme sera douce ou acérée. Vibrante ou tranchante. Mais la plume se doit d’être un acte.
 

Et cadeau. Même mortel.

Mais ici, chez Cathy, il est simple cadeau. Emballé de bleu.
 

Co errante, pour Cathy / Acteplume


Un autre texte cadeau : 

Bleu

offert par Blue Jam


   Le blues m'a rattrapé. Pas celui de la Nouvelle-Orléans. Non, l'autre. Celui qui fait souffrir. C'est la seule chose qu'elle m'ait laissé. Un bleu à l'âme. Dont acte. Je m'en suis accommodé. L'accepter représentait d'ailleurs la seule alternative viable, puisque cette amère blessure, je le savais, se raviverait continuellement. C'est un bleu infini qu'elle avait puisé dans sa palette.  

Depuis ma vie est monochromatique. Toute bleue. Mes tenues d'abord. De haut en bas, j'ai renouvelé tous mes vêtements. Beaucoup de bleu marine dans la mode. Tant mieux. Mes cheveux ensuite. Décoloration puis teinture. Mon coiffeur s'est régalé. Un bleu colbat distingué. J'ai commencé à avoir de l'allure.  

La maison ensuite. Nouvelle décoration. Parquet, papier-peint, carrelage et mobilier. Du bleu partout. Sans concession. Inattendu labeur que de dénicher des meubles bleus. J'ai dû en repeindre quelques-uns. J'ai opté pour le cyan, lumineux, apaisant. Et puis la façade, outremer, exotique.  

La maison transformée en annexe céleste avait extirpé de sa torpeur plus d'un congénère. Des volets bleus accrochés à des murs bleus. Incompréhensible ! Sans doute n'appréciaient-ils pas le bleu. C'est joli le bleu. Je me confonds avec lui.  

Et j'ai poursuivis avec conviction et vigueur dans le jardin. Le gazon vaporisé d'un bleu azur. Les feuilles des arbres badigeonnées d'indigo. Les ragots villageois ont alors attesté de ma folie. Personne n'avait encore jamais vu d'arbres bleus ! Et une pelouse ? Encore moins !  

Cette exubérance botanique avait effrayé voisins et amis. Les questions farfelues avaient fusés. Pourquoi diable ces arbres sont-ils bleus ? Et pourquoi pas après tout ? Cela avait été mon choix.  

Ma vie était devenue une toile bleue tendue sur l'infini. Des arbres bleus pour ne plus souffrir. L'admettre juste une fois.  

Un autre texte cadeau : 

Cathounille

offert par Mimi Pradoline
 

Un surnom qui rime avec chenille. Celui d’une amie. De mon amie.
Celle qui vit en Provence, dans un monde or et bleu.
Celle qui voue à sa perle claire l’amour indéfectible d’une mère aimante.
Celle qui offre ses mots à une muse lointaine. Femme amante d’un insaisissable aquilon soufflant sur une guitare métissée (sons tziganes encrés de Chine), elle explose de sensualité et de générosité.
Celle qui donne, donne, donne… et abrite nos émotions dans son nid azuré.
Celle qui pétille telle une bulle de champagne et se grise de poésie.
Celle qui parfois oublie. Qui parfois s’oublie. Qui parfois…
À toi, ma douce amie…
 

 


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