Acteplume

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  Je regarde la route, il ne va pas tarder. Enfin, je crois.

De l'autre côté de la route, la voie ferrée charrie des trains rares bourrés d'improbables marchandises, de voyageurs anonymes. Des choses, des gens, qui passent, de loin en loin, ne s'arrêtent pas, ponctuent le paysage, gris.

C'est ici que je l'attends, sur le perron d'une ancienne chaumière, à l'endroit exact où il m'a laissée avant de partir en voiture sur cette voie qui n'en finit pas d'être vide. Grège et anthracite. Le bitume ne me lasse pas.

J'étais petite, ses baisers ont claqué sur mes joues et je n'ai pas versé de larmes. Ses yeux gentils ont assuré je reviendrai. Je reviens vite. Demain je reviendrai.
Demain est arrivé sans lui.

Les yeux rivés sur le vieil asphalte, je me balance. La chaise à bascule dans son mouvement régulier épouse le vent humide. Il fait rarement beau. Un temps pluvieux, un rocking chair, un ciel qui ne se plombe pas, je ne connais pas le bleu, une herbe verte, sombre, grasse derrière la maison, l'horizon est sans issue, terne, la vie toujours la même, à attendre, patienter, espérer. Qu'il arrive.
Je vais revenir. Je reviens. Demain je reviendrai.
Demain, depuis, est une notion extensible.

Ma tête est pleine, les images n'ont pas bougé.
Je me souviens, c'était une salle de jeu, joyeuse et ensoleillée.

Passe-moi la locomotive Ma Chérie. Oui, tiens Papa. Merci Beauté, maintenant surveille les aiguillages. Tchou tchou ! Cassis, Cassis ! Dix minutes d'arrêt !

Il prenait bien l'accent, pourtant nous n'étions pas de ce pays provençal, dans nos voix pas de cigales, sinon forcées, sinon inventées.

Les voyageurs en direction de Marseille sont priés de
se dépêcher ! Attention à la fermeture automatique des portières !

J'imaginais des messieurs en costumes qui s'installaient dans le pullman confortable et luxueux. Sur le flanc de ce wagon azuré, on pouvait lire JOUEF inscrit en lettres d'or. Les convois se croisaient, lourds de richesses, de rêves, nous dessinions des destinations sans cesse différentes.

Mon père, solitaire, méfiant qui sait, ne fréquentait personne.
Je n'allais pas à l'école, il s'était engagé auprès de l'Inspecteur d'Académie à pourvoir à mon éducation, à assurer les enseignements.
Petite, je n'ai pas eu d'amis, mais les yeux de mon père, miroir édifiant, disaient que j'étais belle, que j'étais celle, unique.
Nous étions lui et moi. Il n'y avait pas de femme, il n'y avait pas ma mère. Dans la salle lumineuse, j'ai appris à lire, écrire, compter, jouer avec les trains. A me passer d'Elle que je n'ai pas connue, de son giron sensible, chaud, de ses baisers doux, des caresses comme dans les films, les livres, quand les mères endorment les filles, des bras qui calment et bercent.

Je sais la patience, et l'absence.

Il a dit je reviens, vite.
La chaise ondule, on croirait qu'elle observe la route.

Une fois il m'a promis qu'on irait voir la mer. J'ai songé à un bleu épais, éclatant, aux vagues et à l'écume, aux roches brunes ou blondes, aux calanques découpées sous un ciel sans nuage. J'ai demandé les bords de la Méditerranée.

Mon père a dit que j'étais prête pour m'amuser avec les trains grandeur nature. Au bout du compte ce n'était pas difficile, une déviation, modifier l'aiguillage ...
Il a parlé d'une frontière sans préciser laquelle, de billets de banque, de convoi spécial. Je crois que contrairement à l'accoutumée, il n'a pas oeuvré seul.
Il ne m'a pas montré la Méditerranée, il a préféré les côtes opales, au nord. Le jour où j'ai vu la mer, elle était grise, presque bise. Sous un soleil qui répandait sa lumière de perle, je me suis occupée de l'aiguillage. Assise quelque part dans un terrain plat, morne, je surveillais l'heure. Les rails constituaient ma distraction. La petite aiguille sur le huit, la grande sur le douze, le train s'est engagé dans une autre direction. Je savais que mon père l'attendait les bras ouverts.

Le soir pointait sa lune, dans un sourire enchanteur il est venu me récupérer. Là où il m'avait postée. Nous sommes riches, il a murmuré. Nous allons vivre bien. A table il a ajouté qu'il devrait s'absenter pour ne pas être repéré. Tu vas m'attendre ici, je te laisse de quoi t'approvisionner au village voisin, surtout ne parle pas, ne parle à personne.
Je reviendrai te chercher ici, exactement ici.

Depuis, les yeux accrochés à la route, je regarde si je vois passer quelqu'un. Peut-être lui.

N'empêche, matériellement, je n'ai pas manqué. Eau, électricité, chauffage, radio, télévision qui grésille désormais, mais télévision.
C'est bien mon père qui a dû s'occuper de tout cela, non ? Alors pourquoi ces dix ans de silence ? Chaque jour, cette question.
Et la route. Et les trains. Je rêve d'un long courrier qui pourrait me donner de ses nouvelles, comme un petit héritage, un cadeau, et une adresse où lui écrire ... Facteur, transmettez-lui mon amour.
Juste transmettre, communiquer, offrir, à lui, mon amour.

Je regarde la route, il ne va pas tarder. Enfin, je crois.
Ici, le monde est gris mais pas comme la mer qui même bise était belle. Ici le monde n'a pas d'horizon ondulé, mes frontières sont proches et j'en étouffe. Parfois un train, qui passe. Je ne parle pas, je ne parle à personne, sauf au marchand à qui j'achète
ma nourriture. Dans le voisinage, on m'appelle la folle, la simple,
je l'entends. Et la pauvre, quelquefois. J'aimerais connaître le pays de mon père, son pays d'aujourd'hui.

Passe-moi la locomotive, Ma Chérie. Tiens Papa.

Les trains en vrai ne s'arrêtent pas. Est-ce que je dois modifier l'aiguillage ?

La chaise tangue dans ce vent qui me glace. Un rocking chair, l'herbe grasse et sombre, la vie toujours identique, à l'attendre, patienter, espérer notre prochain premier rendez-vous,
nos retrouvailles.
A perte de vue, il n'y a rien. A mes côtés, la chaise à bascule qui danse et tape, toc toc contre le mur, dans l'air froid du soir qui pointera bientôt sa lune.

La patience, l'absence, l'indifférence me sont familières.

Demain je reviendrai, a dit mon père.

Les lendemains, à force, se sont vidés de tout espoir. Je crève de ces jours qui se suivent, se ressemblent, de mes yeux qui cognent contre le bitume. Je tremble. L'idée d'un autre demain, fût-il le seul.

A mes côtés, la chaise, danse, m'invite à d'étranges épousailles.
J'hume le parfum léger des fraises retombantes, en suspension,
encordées à la charpente de la terrrasse couverte qui borde l'entrée. Mon luxe, ma couleur, ma tache rouge.

Je sais la patience, l'espoir, le desespoir, l'attente, l'absence, l'abnégation, la solitude, le silence, le gris, une fois j'ai vu la mer, passe-moi la locomotive Ma Chérie, demain je reviendrai, je reviens vite, ici, exactement ici.

Il ne reviendra pas.

Et je m'en balance. Comme les fraises.

Au bout d'une corde.

par Cath, Cathouche publié dans : Nouvelles ajouter un commentaire commentaires (6)   

 

Rien !
Pas de a, e, i, o, u y,
Pas de b,c,d,f,g,h,j,k,l,m,n,p,q,r,s,t,v,w,x,z,
Les pétillantes voyelles ont déserté les sages consonnes.
Pas de virgule pour cheminer vers un point,
Pas de point virgule, de point d’interrogation, d’exclamation,
La délicate ponctuation s’est noyée dans le néant.
Pas de verbes qui valsent à tous les temps,
Pas d’adjectifs pour enluminer les noms
Pas d’articles, d’adverbes, de conjonctions,
L’infini des mots meurt d’absence.
Rien !
Rien qu’une plume aride,
Rien qu’une page blanche,
Rien qu’un trop plein de vacuité,
Le vide !

par Cath, Cathouche publié dans : Mes invité(e)s. Pour accueillir vos textes ! ajouter un commentaire commentaires (8)   
  D'une nature plutôt curieuse, il avait été intéressé par l'arrivée de l'étrangère, dans le foyer d'accueil où il logeait depuis quelques années.


  Personne ne l'avait averti du changement.

  Il ne savait ni qui elle était, ni d'où elle venait, ni qui l'avait présentée. Elle s'était installée alors qu'il était absent.


  Cette jeune vie avait changé toutes les habitudes de la maison : les enfants étaient distraits et se disputaient les faveurs de l'étrangère, les parents s'inquiétaient de son bien-être, de son confort. Et lui, le vieux garçon un peu bougon, était subjugué.


  C'était une belle fille, menue mais élancée, élégante. Peut-être un peu trop pâle, mais si vivante, si présente.

  Lui était fort, vigoureux. Il mettait de l'ardeur dans toutes ses entreprises.

  Il aimait la nature, les longues promenades solitaires, la nuit, mais il appréciait aussi la chaleur douillette de la maison, la bonne chère, les soirées calmes dans sa famille d'accueil.


  Elle était plus casanière ou plus peureuse.

  Gourmande, elle mordait la vie.

  Ils communiquaient peu, ils n'avaient pas le même langage. Ils s'observaient et s'admiraient mutuellement.


  Elle aimait danser. Lui, l'observait, les yeux mi-clos, dans une attitude de grande méditation. Elle se savait attirante et évoluait, légère, rapide, tournait, virevoltait devant lui, le frôlant presque pour le taquiner, pour le séduire. Elle était décidée et voulait le troubler, mettre un peu de piquant dans sa vie de vieux garçon.


  Plus les jours passaient, plus il devenait évident que le lien qui les unissait devenait puissant. Leurs hôtes étaient perplexes, à la fois attendris et inquiets. Ils comprenaient mal cette amitié, cette attirance, cette passion naissante. Ils ne voyaient pas d'avenir commun pour ces deux êtres si différents.


  Un matin, elle a disparu. Elle avait quitté sa chambre sans se faire remarquer.

  Très inquiète, toute la famille se mit à la recherche de l'étrangère qu'on leur avait confiée.

  Elle les avait conquis par sa grâce, sa drôlerie, ils s'y étaient attachés. Ils en étaient responsables aussi.

  Ils menèrent une rapide enquête de quartier. Personne ne put les renseigner.


  L'angoisse gagna toute la famille quand un des enfants découvrit de minuscules gouttes de sang sur le seuil de la chambre. S'était-elle blessée ? Quand ? Où ? Comment ?

  Ils mirent plus d'ardeur encore dans leurs recherches. Lui ne s'y mêla pas.

  On aurait dit qu'il était insensible, soulagé peut-être du départ de celle qui avait troublé sa quiétude.

  Il posait sur tous un regard froid, indifférent lorsqu'ils racontaient leur quête.


  On le soupçonna. On l'accusa.

  Il n'avoua pas. Il se retranchait dans le mutisme.

  On ne trouva jamais de preuve de sa culpabilité. Mais pour ses hôtes, elle était évidente.


  Il garda le secret : cette petite était mignonne à croquer, il l'avait donc croquée. Il n'avait jamais dégusté une telle souris de laboratoire de toute sa vie de chat !
par Cath, Cathouche publié dans : Mes invité(e)s. Pour accueillir vos textes ! ajouter un commentaire commentaires (4)   

 

  ...et l'écrire

L'eau est chaude. Soupir d'aise. Plaisir. Frissons. Parfums d'ailleurs. Tu es en toi, enfin. Rien qu'en toi. Les bruits extérieurs ne t'atteignent plus, ne te concernent plus. Ta bulle dans ces minuscules bulles de savon, les seules qui te parlent. Qui te chantent. Concert d'odeurs, chaleur, douceur des notes. Clapotis berçant. Dans ton bain, tu endors tes tensions et réveilles tes rêves. Ceux-ci commencent à immerger. Par mots, par bribes. Tu écris aux oiseaux. Tu te dis que tu aimerais bien les retenir, ces mots qui s'envolent, que tu aimerais bien les relire, plus tard, pour te souvenir des nuages, ces merveilleux nuages. Puis c'est un étrange autre soupir qui t'échappe. Ce soupir incontrôlé, incontrôlable. Tu te dis qu'il faudra bien un jour écrire sur ce soupir-là, qui ressemble si fort à une larme qu'on aurait emprisonnée. Une larme transformée en nuage, pour mieux t'atteindre. Un nuage qui te rappelle... Non, pas cette image. Tu ne couleras pas. Rien ne coulera, sinon l'eau que tu évacueras plus tard. Refus de se laisser déborder. Ce soupir, ne l'écoute pas. Ne l'ouvre pas. Ne le note pas. Il t'emmènera encore vers des rivages sombres. La musique se fera triste, si irrémédiablement triste. Et tu devras sécher encore bien plus que ton corps.

  Contrôle le vide. Juste le vide. Encore préférable au néant.
Passe l'éponge.
Et pense juste à aérer, à refermer la porte derrière toi.

  Tu arriveras bien, ensuite, à écrire ce qui peut être encore écrit.
Quoique... Soupir.

par Cath, Cathouche publié dans : Mes invité(e)s. Pour accueillir vos textes ! ajouter un commentaire commentaires (6)   
  Exploration


  Dans mes rêves, dans mes voyages les plus fous. Au dedans, au dehors. Après les expériences et les folies, ma conscience se fige. Plus de places ni d’envies où s’ensoleille la France - l'accent enchanteur, la blondeur remarquable. Alors, près de mon domaine un peu plus loin, là où plus rien ne s’aimante, je te vois. Soudain.
  Martelant mon histoire en devenir, s’éclairent des mots anciens, entêtants. Les mêmes qui de moins en moins déclamés et susurrés. Si rares que toute ma vie m’en semblait achevée, consumée. S’alarment. Gardes-en pour demain…
  Mais mon chemin avec toi c’est bien autre chose encore. Même pas besoin de parler. Ce sont nos gestes, nos actes, nos envies, nos espoirs qui s’expriment.
J’ai bien lutté contre ces interdits. Mais. Maintenant…
  Peu importe le sujet. Mails décousus. Chats à rallonge, synchros débridées, fulgures à deux ou quatre mains, échanges de poèmes et d’idées. Beaucoup de mots joués. Non simple jeu des mots en arpèges mais des batteries de symphonies.
  Découvertes magiques. Nos régions s’entrecroisent. Ce sont nos vies, nos écrits. Que le tendre et le dur se dévoilent de si belle manière. Normal. Que chacun cherche et se recherche. Normal. On est loin du programme aveugle du destin, mais des routines jolies se mettent en place, s’imbriquant au petit bonheur.
  Explorons encore ensemble nos corps, nos esprits et nos cœurs. Et gardons-en pour après-demain.

par Cath, Cathouche publié dans : Mes invité(e)s. Pour accueillir vos textes ! ajouter un commentaire commentaires (2)   
  A une amie…

  Elle est entrée dans ma vie à la fin de l’été, comme un courant d’air frais, agréable.

  Nos conversations étaient teintées de toutes les couleurs de l’arc en ciel.

  Lorsque les pâles devenaient trop présentes, ensemble nous les ravivions.

  Lorsque les éclatantes se mettaient de la partie, nous écrivions la même chose en même temps.

  Quel plaisir lorsque la petite fenêtre s’ouvrait, je savais que j’allais vivre un vrai moment d’amitié.

  Un air de guitare enchantait nos mots, nos phrases. Nos doigts dansaient sur le clavier.

  Si vous la rencontrez, n’hésitez pas, allez vers elle.

  Elle a l’âme d’une tzigane.

  Mais faites attention, elle est fragile comme le cristal.

  Dans mes pensées, elle sera toujours présente comme un petit soleil.

Merci à toi, C… , d’être entrée dans ma vie.

par Cath, Cathouche publié dans : Mes invité(e)s. Pour accueillir vos textes ! ajouter un commentaire commentaires (6)   

 

Il pleut. J’aime bien travailler sous les voitures avec une averse constante en guise de musique. Ils ont annoncé une tempête pour ce soir à la météo. Pas que chez nous d’ailleurs. Je n’ai pas peur du vent et de la pluie. Je leur trouve des vertus apaisantes. Ça commence à souffler sous la tôle ondulée. Des sifflements longs traversent l’air. J’ai soif. Je fais glisser le chariot, j’en ai fini avec les roues de la 206.

 

Et je la vois. Je ne vois qu’elle.

 

Elle vient de rentrer sa caisse.

 

La maîtresse de mon mari me fait l’honneur d’une visite. Sait-elle seulement qui je suis ? Je la regarde sortir de l'habitacle, déplier son grand corps et tendre son chemisier beige sur sa poitrine presque absente. Ses cheveux tristes sont teints en rouge. Mornes et lisses, ils pleurent sur ses épaules minces. Cette teinte elle l’a probablement choisie pour lui, qui apprécie tant les rousses.

 

Jules, mon patron, me lance :

 

- Dorofeïa ! Une cliente pour toi ! Je dois partir, c’est vendredi, on va au resto et au cinéma avec ma femme !

 

T'inquiète mon gars, je viens. Je finis mon lait fraise et je vais m'occuper de son châssis…

 

Avec l’index de ma main droite j’essuie mes commissures. Un coup d’œil dans le miroir ébréché fixé au mur du minuscule bureau, le temps de nettoyer mon visage avec une serviette éponge, d’enlever un peu de ce noir qui recouvre mes mains et j’entre en scène. Dans mon tee-shirt blanc un peu sale collé à mes seins menus, mais ronds et fermes, j’aborde la grande fille et lui demande ce que je peux faire pour son service.

 

- Plaquettes de freins, elle répond, et j'ai du jeu à l'arrière...

 

Campée sur ses deux quilles interminables, elle me toise. Mains dans les poches de son pantalon noir. À pinces.

 

Incroyable comme elle est impeccable : elle a dû passer dix ans à repasser son futal pour obtenir un pli pareil sur chaque jambe. On dirait le mannequin en plastique d’une boutique de fringues.

Je la contourne, mine de rien, de m'intéresser à la voiture. Mes yeux se perdent sur sa croupe un peu large. Il y a quelque chose de carré dans la morphologie de cette fille. La chute de reins, je pense. N'empêche, le fessier de toute évidence est joli, un peu rempli. Une offense. Elle se tourne, penche vers moi son visage rond, une sorte de lune diaphane sans véritable grâce, plonge ses pupilles marron dans les miennes. Ensuite elle évalue mon buste, sans se presser.

 

Je suis mal à l'aise à cet instant parce que je lui trouve un air curieux. Ça me déstabilise. Surtout qu'elle se cambre et me jette à la figure une sorte de sourire amical auquel je ne puis répondre. Une insulte produirait sur moi pareil effet.

 

Du jeu à l'arrière...

 

Je vois, c'est sûrement ça qu'il vient sonder en fouillant tes dentelles mon bonhomme, ton jeu à l'arrière... Et puis toi, greluche, t'es venue reluquer de près celle qu'il n'a pas l'intention de quitter pour ton train bombé...

 

- Faudrait pas lambiner, ma petite, elle ajoute. Ce soir, j'ai de la route. Et pour la facture, on va éviter les frais, ça arrange toujours les garagistes. Pas de TVA, pas de facture !

 

Je réponds :

 

- No problemo. Revenez dans deux heures. Marcel va m'aider...

 

Marcel, au garage, il travaille dur. Et c'est un ami. Il ne me dit jamais non. Quelqu'un de fiable. Ça fait mille ans au moins qu’il bosse pour Jules. Je crois qu’ils prendront leur retraite ensemble. Quand j’ai débuté ici, je venais tout juste de décrocher mon C.A.P. J’avais bien passé un baccalauréat l’année précédente, mais il était trop général et je rêvais de vie active. C’est comme ça que ça m’est venu l’idée du certificat d’apprentissage. Bref, j’ai bossé sans me soucier des heures.

 

Marcel était déjà dans la boîte. Il m’a appris mon métier. Ensemble, on a retapé des voitures, et on en a bousillé. Histoire de donner des leçons qui marquent à ses potes, ceux qui lui devaient du fric. Eh bien à chaque fois, j’ai participé sans rechigner, et volontiers.

 

Avant qu'elle ne s'éloigne, rapidement je défais mon chignon pour qu'elle contemple ma toison auburn. Ma chevelure souple et épaisse épouse mon dos. Je sais le pouvoir de fascination de mes cheveux. Cela ne tient pas à la couleur mais au volume. Je pourrais faire de la publicité pour les shampooings, tant ils sont beaux.

 

(Une chance d'avoir ça, vu qu’avec mon boulot j’ai pas souvent l’occasion d’être féminine. Et c’est pas avec mon petit corps tout nerveux, si svelte, qu’on me verra demain en couverture des magazines ! J’ai rien d’une Marilyn, on ne m’attend pas chez Cosmo pour une séance photo ! )

 

Du revers de ma main que le cambouis a souillé, je ramène en arrière une mèche rebelle. Elle affiche une mine déconfite. Trente secondes. Après elle dégaine son téléphone portable.

 

- Passe me prendre à l'angle de la rue des Marins, j'ai deux heures...

 

Elle raccroche. Vient de donner rendez-vous à l'homme de ma vie. Celui qui rentre tard le soir à cause des heures supplémentaires. Celui que j'ai vu bécoter cette femme sur le parking d'un supermarché dans la voiture que je m'apprête à réparer. Ce jour-là, j'étais en panne de lait fraise...

 

Mes lèvres tombent sous l'estocade. Je bloque sur les siennes, pulpeuses. Bouche large pas maquillée. Dents blanches parfaites. Bouche évocatrice à souhait. Bouche ennemie approche mes lèvres, puis recule et triomphe ostensiblement.

 

Je pense : « Maîtrise-toi, Feia ! Qu'elle en profite des deux heures, ce sont les dernières... »

 

Doucement j'attrape les clefs qu'elle agite sous mon nez avant qu'elle n'aille lui présenter ses fesses. Rien ne transpire de mon visage. Je voile mes sentiments et plante un faux regard amène dans ses iris bruns.

 

Je ne voudrais pas les imaginer, c'est à devenir folle. Alors je cherche à me concentrer pour ne pas autoriser mes tripes à prendre le dessus.

 

Impossible. Je ne connais personne qui puisse se contrôler à ce point.

 

Des flashes traversent mon esprit. Ses lèvres charnues embrassent celles de mon mari. Il lui offre le baiser qu’elle espère. Oh, pas un contact fugace, non, un patin dans les règles de l’art, long, langoureux. Dans le genre de ceux qu’il me refuse. Il la tient dans ses bras et il la tripote. Et il la caresse avec amour. Et il respire son parfum. Tout ça dans notre vieille bagnole, une R18 grisâtre et solide que j'entretiens moi-même, celle qu’il conduit tous les jours, qu’on prend le dimanche pour aller promener ou voir des copains.

 

Heureusement, elle s’impatiente. L'appel du mâle... La carte grise posée sur l'établi, elle part. Je la mate. Sa démarche, pas élégante mais aérienne, m'agace. Elle est réellement très grande. Un mètre quatre-vingt, facile. Elle est rapide, ses jambes happent le trottoir d'en face. Elle tourne et c'est fini.

 

La carte grise est posée sur l'établi. Elle est partie. J'ouvre le document. Coraline, elle s'appelle Coraline. On a le même âge, vingt-cinq ans. Elle va lui rouler une pelle comme on prend l'apéro. Et pour la suite des festivités, c’est clair que ça va être du repas trois étoiles...

 

Je vais chercher Marcel. Il est plus expert que moi. Pas besoin de lui expliquer, il a deviné. Méthodique, il prépare les outils, les pièces. Il va faire de la belle ouvrage... Il ne se pose pas beaucoup de questions, Marcel, c’est pas son style les états d’âme. Et puis quand il a eu besoin, j’ai jamais hésité. On forme une bonne équipe.

 

Je chuchote, prends des gants aussi... Moi, je vais m'occuper de sa note. Ni TVA, ni facture... Je griffonne le prix de nos prestations sur une petite feuille quadrillée de carnet. Les détails n’apparaissent pas. Un total en euros qu’elle règlera en espèces, je le sais. Un tarif juste, sans exagération ni ristourne.

 

Depuis le bureau j’observe Marcel qui manipule le maître-cylindre comme personne. De ma vie je n’ai jamais autant aimé cette espèce de bocal à poissons et ses trois bouts de tuyaux…

 

Je refuse de penser qu’elle va revenir un peu défaite, les cheveux rouges légèrement ébouriffés. Heureuse aussi.

 

Sauf que c’est plus fort que moi.

 

La pluie redouble. Le vent fait tournoyer les gouttes. Les gouttes épaisses passent sous l’abri. Elles s’écrasent un peu partout. La pluie me gifle. Le tonnerre gronde et des éclairs d’acier transpercent le ciel si lourd. Je suis en colère. Mes poings serrés enferment ma rage contenue. Il l’embrasse. Les nœuds de ma gorge sont comme une corde dure. Il dégrafe le chemisier beige, mordille les seins juvéniles.

La corde encercle mon cou, serre et m’étouffe. Son sexe est dur. Il la saute. La pluie me rend dingue. Le vent aussi. Des gouttes de sueur coulent dans mon cou. Et il jouit comme un diable. Et elle jouit comme une folle. La corde n’en finit pas de juguler ma gorge.

 

Faut que je sorte ces images de ma tête, ce mauvais film. Desserrer l’entrave, projeter plus loin ma pensée, sur une route, si possible avec des virages.

 

Marcel a fini. Il pose sur mon épaule des doigts complices, rassurants.

 

Marcel s’en va.

 

Je la vois qui traverse, rapide, abritée sous un large et noir parapluie. Elle lutte contre le souffle violent qui soulève la toile. J’ai l’air calme, je le sais, presque avenante. Une pro du self-control.

 

Radine-toi, ma cliente, approche. Ma vieille bagnole vient d’abriter tes ébats mais la tienne va devenir mon alliée qui dans les virages perdra bientôt l'usage de ses freins. Qui dans les danses sinueuses d'une départementale ne t'accordera pas le temps de te souvenir de ses baisers, de tes langueurs. Qui, je le souhaite, dans ses tonneaux, cabrioles aériennes, fracas de tôles, explosion de joie, feu d'artifice, ne te fera pas souffrir. Je ne te veux pas de mal. Mais que tu t'en ailles. Qu'il t'oublie.

 

Ce soir je rentrerai la bouche en cœur. Je poserai, indulgente, une main tendre sur la R18 que j'aime tant.

 

Il ne voudra pas de moi. Pas grave. J’ai tout le temps devant nous.

 

Le sourire de la mécanicienne que tu n’as pas eu en acompte, j’accepte maintenant de te l’offrir, et on sera quittes.

 

Si j’avais mauvais esprit, je dirais que les bons comptes font les bons amis, mais je n’ai pas mauvais esprit.

 

 Alors bonne route, Coraline…

 

par Cath, Cathouche publié dans : Nouvelles ajouter un commentaire commentaires (4)   

Ce texte-là...

          

 

Sur une feuille...

 Ecrire est un acte d'amour, s'il ne l'est pas il n'est qu'écriture. (Jean Cocteau)

Je pourrais dire que ce n'est pas moi qui suis allé chercher cette idée, mais que c'est elle qui est venue me chercher. Un jour je l'ai trouvée sur moi et depuis ce moment-là, elle ne m'a plus quitté. (Roberto Benigni)

Quand une chose est belle, elle devient réelle. (Roberto Benigni)

On n'écrit rien en dehors de soi, ça n'existe pas. (Marguerite Duras)

Je voudrais mais je ce n'est pas sûr que j'écrive ce livre. C'est aléatoire.

(Marguerite Duras, C'est tout) 

S'il n'y a pas de musique dans les livres, il n'y a pas de livres. Ce qui veut dire que quatre-vingt-dix pour cent des livres ne sont pas des livres, mais des lectures, comme on lit le journal en prenant son bain. (Marguerite duras)

 

 

Traduire dans une autre langue ? C'est possible...


  

   

L'acte plume

L’acte plume n’est que toi, tout seul. Pour toi et parfois pour d’autres.

L’acte plume, c’est te poser, un moment, dans la folie ambiante, et oser le silence. Tout au bord de toi. Tu sais que tu vas te mettre en danger. Qu’en te retrouvant, tu risques de te perdre.

Le silence est celui qui t’anéantira de vide ou te propulsera ailleurs.  Il te sera, ou te fera violence. Te mettra à découvert. Sans un mot de celui-ci, tu resteras cloué sur place. Cette simple pensée te paralyse déjà. Mais trop de mots risquent aussi de te faire chuter.

Alors, tu guettes. Le premier frémissement. Celui qui te permettra l’envol.

Parfois, les vents sont favorables. Tu saisis alors des mots légers, des mots pleins de vie. Et t’envoles dans un grand éclat de rire. L’acte plume, c’est accepter le mot comme un cadeau cerf-volant et planer, armé d’un seul grand sourire.

Tu redoutes de voir apparaître les faux amis, ces doucereux, jolis mots. Tu sais que tu n’iras pas bien loin, avec eux. Il faudra donc te résoudre à ébouriffer le trop lissé. L’acte plume, c’est aussi savoir s’armer de patience, de vérité. Les mots réels, ceux qui te ressemblent, sans artifices, se cherchent pour mieux te trouver.

Celui que tu crains le plus, et pourtant le seul vrai voyage, aux issues incertaines, est l’acte plume aux forces dominantes. Il commence lorsqu’il fait noir. Qu’assaillis de mots fantômes, d’ombres, de spectres, les non-dits hurlent de souffrance. Avec eux, commence le combat. Entre toi et toi. A cause de qui, quoi ? Les causes seront tues. Tuées. Question de survie.

La plume est capricieuse. Rarement là où on l’attend. L’arme sera douce ou acérée. Vibrante ou tranchante. Mais la plume se doit d’être un acte.
 

Et cadeau. Même mortel.

Mais ici, chez Cathy, il est simple cadeau. Emballé de bleu.
 

Co errante, pour Cathy / Acteplume


Un autre texte cadeau : 

Bleu

offert par Blue Jam


   Le blues m'a rattrapé. Pas celui de la Nouvelle-Orléans. Non, l'autre. Celui qui fait souffrir. C'est la seule chose qu'elle m'ait laissé. Un bleu à l'âme. Dont acte. Je m'en suis accommodé. L'accepter représentait d'ailleurs la seule alternative viable, puisque cette amère blessure, je le savais, se raviverait continuellement. C'est un bleu infini qu'elle avait puisé dans sa palette.  

Depuis ma vie est monochromatique. Toute bleue. Mes tenues d'abord. De haut en bas, j'ai renouvelé tous mes vêtements. Beaucoup de bleu marine dans la mode. Tant mieux. Mes cheveux ensuite. Décoloration puis teinture. Mon coiffeur s'est régalé. Un bleu colbat distingué. J'ai commencé à avoir de l'allure.  

La maison ensuite. Nouvelle décoration. Parquet, papier-peint, carrelage et mobilier. Du bleu partout. Sans concession. Inattendu labeur que de dénicher des meubles bleus. J'ai dû en repeindre quelques-uns. J'ai opté pour le cyan, lumineux, apaisant. Et puis la façade, outremer, exotique.  

La maison transformée en annexe céleste avait extirpé de sa torpeur plus d'un congénère. Des volets bleus accrochés à des murs bleus. Incompréhensible ! Sans doute n'appréciaient-ils pas le bleu. C'est joli le bleu. Je me confonds avec lui.  

Et j'ai poursuivis avec conviction et vigueur dans le jardin. Le gazon vaporisé d'un bleu azur. Les feuilles des arbres badigeonnées d'indigo. Les ragots villageois ont alors attesté de ma folie. Personne n'avait encore jamais vu d'arbres bleus ! Et une pelouse ? Encore moins !  

Cette exubérance botanique avait effrayé voisins et amis. Les questions farfelues avaient fusés. Pourquoi diable ces arbres sont-ils bleus ? Et pourquoi pas après tout ? Cela avait été mon choix.  

Ma vie était devenue une toile bleue tendue sur l'infini. Des arbres bleus pour ne plus souffrir. L'admettre juste une fois.  

Un autre texte cadeau : 

Cathounille

offert par Mimi Pradoline
 

Un surnom qui rime avec chenille. Celui d’une amie. De mon amie.
Celle qui vit en Provence, dans un monde or et bleu.
Celle qui voue à sa perle claire l’amour indéfectible d’une mère aimante.
Celle qui offre ses mots à une muse lointaine. Femme amante d’un insaisissable aquilon soufflant sur une guitare métissée (sons tziganes encrés de Chine), elle explose de sensualité et de générosité.
Celle qui donne, donne, donne… et abrite nos émotions dans son nid azuré.
Celle qui pétille telle une bulle de champagne et se grise de poésie.
Celle qui parfois oublie. Qui parfois s’oublie. Qui parfois…
À toi, ma douce amie…
 

 


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