La chambre, les ombres et cette nuit. Salive écoeurante, acide, noue et racle sa gorge desséchée. Vaincre cette solitude qui l'enlace et
l'isole au fond d'une amère nostalgie. Eclairer cette pièce hostile, lueur qui projette, sur la nudité des murs, la triste bigarrure d'un chapeau de lampe, sale. S'emparer d'un livre décoratif qui
demeurera vierge, sous le regard du ciel ténébreux que pas une étoile n'illumine...
Se souvenir...
... La pluie était si fine qu'elle semblait échapper des nuages crémeux, plafond sous le ciel, et l'avenue, peuplée d'espace et de flaques d'eau sombre, lui
appartenait. Les gouttes fouettaient, frappaient, caressaient et glissaient sur ses cheveux désordonnés, odeur commune. Sous les cils trempés, le ciel en coulure, évadé.
Ils apparurent soudain comme dans un rêve, image floue. Bleu dolent de la Méditerranée. Ils étaient les yeux de la mer, regard malade, qui fixent
inlassablement un horizon invisible, ils venaient de surgir de nulle part, et plus rien d'autre qu'eux n'existait, tout venait de disparaître.
Il lui demanda si elle n'était pas gênée par cette pluie de juin, lui proposa de l'abriter sous son large et noir parapluie. Elle le remercia d'une voix mal
assurée, sans cesser de regarder ses pupilles diluables. Ses cils avaient la transparence du doute, la cautèle féminine dans le battement souple.
Et il se mit, disert, à la questionner sans relâche. Où pouvait-elle
bien résider, ne s'étaient-ils pas déjà croisés, se promenait-elle souvent alentour par ce temps-là... Foule de questions auxquelles elle ne répondit pas. Elle fixait l'azur qui flottait sur
l'écume sage de la sclérotique.
L'endroit était humide. L'odeur du café l'ôta de sa rêverie vague. Il avait terminé son soliloque. Contemplait le mur, raisonnable.
Sur la plage un jeune épagneul chassait un papillon indigo. En accord avec chaque mouvement de l'insecte.
Nerveuse, Léa ordonna ses courts et soyeux cheveux blonds, le regarda avec une ombre de regret et s'empressa de dire il faut que je parte, il est
tard maintenant. Il répondit par un sourire triste qui voulait bien la laisser partir, petite biche mi-craintive, mi-docile, aux immenses yeux roux.
- Croyez-moi : je voudrais rester, mais...
- Je comprends. Cela n'a pas d'importance.
Grave et ténébreuse sa voix mentait, mes les mots qu'elle formulait entraient en Léa. Musique lubrique. Chaude. Dominante.
Après un court silence il dit vous ne partirez pas, vous allez rester ici, parce que c'est exactement ce que vous désirez le plus: rester, que je vous enlace,
que je vous aime, que je vous dise quoi faire.
Et le soleil se baignait rouge dans les flots trop salés. Caressé par les vagues lascives. Blanches et bavardes mouettes. Survol.
Et ce soleil du Midi peut témoigner encore qu'il a vu l'amour éclore dans des draps de satin vert et que de ses rayons moirés il a effleuré des coussins de
lumière.
Thomas se réveilla avec une sensation de lourdeur à l'épaule, sur laquelle reposait, tranquille, la tête de Léa.
Elle avait adopté un maître unique, mue par un amour infaillible, soudain. Elle ouvrit les yeux. Dans son coeur la soumission débonnaire des
heureux.
Il caressa longtemps ses trop courts cheveux de sable, lui prépara un jus d'orange démesuré. Après l'avoir lavée il l'habilla.
Il posa la question. Dis-moi, tu m'aimes?
Elle répondit oui je t'aime, un peu contre son gré, en songeant qu'elle eût préféré le lui crier sur un coup de tendresse, plutôt que sur sa demande. Mais avait-elle encore la force de lutter?
Etait-elle seulement orgueilleuse face au sentiment à l'étrange puissance que lui inspirait Thomas?
Elle ressentait le jus d'orange qu'il lui avait fait boire comme un liquide indigne, la toilette qui n'avait point été la sienne, intime, comme quelque chose
d'humiliant.
A pas comptés de chat il la surprit dans sa rêverie. Dans le cou il l'embrassa. Elle se laissa étendre sans protester sur le lit froissé, emportée par son
singulier parfum.
Il bâilla dis-moi encore que tu m'aimes...
Elle envoya je t'aime, je t'aime, je t'aime, dans un sourire et un étirement.
-On parle? Nous n'avons encore parlé de rien.
- Je ne crois pas qu'autre chose que "nous" puisse nous intéresser!
- Parle-moi de toi...
- Moi? Je t'aime. Je t'aime alors j'existe.
- Moi aussi, et c'est la seule chose dont je suis certain. Si j'avais su que je te rencontrerai sans doute aurais-je été plus heureux.
Puis, comme les coeurs se fatiguent à aimer ils se rendormirent, prenant bien soin d'annihiler tout espace qui les eût séparés.
Dans le sud l'été donne une autre dimension à la vie. Mais de cela les vacanciers ne peuvent rendre compte. Apprécier la munificence de l'été. Endurer alors
la rude explosion des trois autres saisons. Guetter le degré révélateur. Reconnaître la teinte sombre et splendide que revêt sa Majesté La Méditerranée pour ses jours de parade? Sentir la gifle
du mistral devenir effleurement. Entendre las bateaux amarrés trop longtemps ronger leurs cordes.
Thomas et Léa étaient nés ici. Jolie mer. Soleil doré. Point commun...
Allongés sur le matelas dénudé, ils offraient leurs corps à la chaleur étouffante de l'après-midi.
- Quand je serai mort... commença-t-il.
- Que dis-tu?
- Quand je mourrai, je te laisserai tout ce que j'ai.
Léa souffla, presque méprisante:
- Quand tu seras mort, tu viendras habiter en moi. Mais tu ne mourras jamais: la mort, c'est une histoire d'adulte, pas une histoire d'amour. Or l'amour c'est
toi, la mort ce n'est pas toi.
- Mais... nous sommes adultes!
Il riait comme d'un enfant émouvant, il riait. Elle avait dit quelque chose d'absurde et de beau à la fois. Il riait avec sur les lèvres l'empreinte d'une
bête douce et câline, l'empreinte de la tendresse.
- On est adulte reprit-elle, quand on a conscience qu'il existe autre chose que l'amour, autre chose que celui qu'on aime. Moi, je ne suis pas
adulte.
Moi, je, toi, tu, nous, quelquefois un "on" glissé dans la conversation, véritable intrus. Il ne définit rien, désigne tout, se veut intégré au "nous" du plus
égoïste sentiment: l'amour d'un seul, le convulsif, le magnifique...
Mise à part la présence de quelques groupes de vacanciers et d'habitués, Léa et Thomas auraient pu se croire seuls sur la plage. Rassasiés des bains
tièdes, leurs corps allongés sur un amas de rabanes et de serviettes, séchaient, heureux de sentir une certaine fatigue les pénétrer comme un vin chaud.
Leur peau était brune à croquer, leurs muscles si durs sous le bronzage, majestueux. Vigueur délicate dédiée à l'amour, à la chair, à la volupté. Indécents.
Admirables.
Léa écoutait la musique des vagues. Fracas contre les rochers. Elle écoutait le vent léger siffler son air monotone. Elle écoutait la respiration rassurante de
Thomas. Elle aimait sa facilité à ne rien dire, cette façon de rendre délicieux les silences. Elle n'aimait pas les mots qui se chuchotent dans les moments de joie. Elle aimait les mots francs,
criés, inexorables, ceux qui frappent, touchent au coeur sans détour. Lourds de sens, chargés.
Je l'aime pensait Thomas, tandis qu'il s'étonnait encore des yeux au regard dur et fier comme un or clair qui tranchait sur ce si beau visage. Galbe
parfaitement dessiné, nez court très droit, fier lui aussi, mais sans prétention. Je l'aime. Sable presque blanc des fins cheveux. Je n'ai jamais aimé ainsi, avec un tel besoin de sa
présence et une telle indifférence pour son passé. Si elle était mon type de fille, je comprendrais. Même pas! Elle a la poitrine trop rare et les hanches trop accusées, elle a des yeux trop
grands, trop durs, et elle est peut-être trop petite... Jamais plus je n'aimerai quelqu'un aussi fort.
Léa se tourna sur le sable pour saisir les derniers rayons du soleil. Lorsque l'ombre recouvrit totalement la plage, elle posa la tête sur le ventre
encore tiède de son compagnon.
Tard dans la nuit, un promeneur solitaire vit un homme porter la masse fragile de sa maîtresse endormie, entrer dans un hôtel paisible qui offrait sa façade à
la mer.
Le matin, alors que le soleil s’infiltre à travers les volets et se pose, conquérant incontestable des corps, sur les lits défaits, on a l’impression de se trouver,
victime nue, aux portes de l’ennui.
Doucement énervée, de cette excitation mauvaise qui donne envie de pleurer, crier, se taire, s’esseuler, Harmonie se disait que la vie ne pourrait plus rien lui
apporter de grand, de merveilleux.
La vie se voulait généreuse, elle lui avait offert l’amour et ce sublime instant de bonheur, délicieuse extase, coup de foudre, quand, pour la première fois, son
regard s’était posé sur les yeux bleu marine de Thomas’. Non, ils n’étaient pas vraiment beaux, mais ils avaient l’air égarés, ils recherchaient quelque chose d’indicible, loin, très loin, si
loin que les yeux de Léa ne pouvaient les y suivre. Cela l’avait rendue heureuse.
Thomas était entré dans sa vie sans crier gare, elle l’avait accueilli comme une eau bienfaisante qui la sortait de l’habitude et de l’ennui. Il l’en avait
nettoyée.
Cependant elle reprenait des habitudes. L’habitude de dormir au creux de l’épaule de Thomas, poser la tête sur son ventre tiède à la plage, le laisser prendre la
majeure partie des initiatives. Mais elle s’était surtout promis de l’aimer envers et contre la raison…
Et puis quoi ? N’étaient-ce pas des habitudes agréables ?
Les bras solides de Thomas étreignirent sa taille. Réveil.
Sur combien de corps allongés ces bras s’étaient-ils posés ? Combien de visages ces lèvres un peu charnues avaient-elle caressés ? Combien furent-elles
celles qui crurent que Thomas était l’amour de leur vie ?
En quelques secondes ces questions envahirent la pensée de Léa, et sans réfléchir elle demanda :
- Parle-moi des autres, de tes conquêtes. Parle-moi d’avant moi.
D’abord surpris par cet accueil inhabituel, il lui répondit comment ça avant toi ? Elle rétorqua tu vois très bien ce que je veux dire.
- Serais-tu jalouse ?
- Non, mais il faut que je sache où j’en suis. Dis, s’il te plaît.
Face à une telle insistance, besoin de savoir qu’il décelait en elle, à son anxiété, visage tendu prêt à boire les phrases qu’il dirait, à s’en imbiber, il décida de
lui apprendre ce qu’elle désirait connaître.
Avant toi j’ai aimé un peu comme on aime pour passer le temps, se divertir, j’ai aimé selon mes goûts. Toujours des amours brèves. Le plus souvent c’était des brunes
très belles, très grandes, très douces. Mes mains aimaient jouer dans leurs chevelures obscures, leurs nuits épaisses. Mais cela durait si peu. Je me lassais vite. Toujours le même style de
filles. Je recherchais, je crois, un idéal.
- Et après moi quoi ? L’idéale petite blonde ?
Léa s'attrista.
- Si seulement tu pouvais comprendre à quel point je t’aime, ma souffrance lorsque je ne te touche pas, même si tu es à deux pas de moi. Si seulement tu pouvais
comprendre…
Il se tut et Léa ne répondit rien. Son inquiétude avait fondu sous le flot de paroles, sous l’intonation triste et émue de la voix. Mélodie très pure.
Elle se serra tendre et timide contre lui, et presque imperceptiblement, dans une attitude qui pourtant ne lui ressemblait pas, elle demanda
pardon.
(à suivre)
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